La Revue des Amériques

Le silence des puissants

Publié par David Riendeau le 7 mars 2011

«Dictateurs, tortionnaires, inquisiteurs: la terreur a ses fonctionnaires comme la poste et les banques, et elle s’exerce parce qu’elle s’avère nécessaire.» Lorsqu’il revient sept ans plus tard sur son vibrant essai Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971), l’Uruguayen Eduardo Galeano exprime dans cette phrase toute la logique tordue de l’utilité que possèdent les régimes autoritaires pour les puissants de ce monde.

L’ouvrage de Galeano sonde notamment les fondements des (trop) nombreuses dictatures militaires qui ont sévi en Amérique latine après les guerres d’indépendance. Constat final: presque tous ces régimes de fer servaient les intérêts de l’impérialisme étranger. Ces dictateurs de carnaval bradaient les ressources naturelles de leur population maintenue dans une terrifiante servitude à ceux qui souvent les avaient fait roitelets d’une république de bananes. Les tentatives pour restituer une part de ces richesses au peuple étaient associées au socialisme. On brandissait le spectre du communisme pour justifier une intervention militaire ou commanditer un coup d’État. Salvador Allende a payé de sa vie son amour du peuple chilien.

En comparant ce modèle aux révolutions qui secouent le monde arabe depuis deux mois, on explique bien des phénomènes, à commencer par le silence des puissants. Un silence qui révèle la bienveillante neutralité ou l’odieuse complicité qu’ils ont entretenues envers les régimes autoritaires du tiers-monde. Un silence qui contraste avec la clameur des peuples qui réclament leur dignité spoliée. Un silence qui rend d’autant plus dramatiques les tirs sur ces mêmes peuples. Un silence qui ne s’évanouit pas après les semonces et les discours rédigés dans le langage feutré de la «communauté internationale».

Jamais les grands de ce monde n’auront paru aussi courbés, aussi voûtés par leur insatiable soif de pétrole  et par leur obsessive quête sécuritaire qu’en ce moment. Aujourd’hui, on estime que la famille Kadhafi, qui tient la Libye entre ses griffes depuis 1969, aurait quelque 30 milliards de dollars d’avoirs aux États-Unis et 2 G $ au Canada. Ô vertueux puissants! Ils annoncent qu’ils gèlent leurs actifs sans expliquer comment et pourquoi l’argent s’est retrouvé chez eux. Autre silence qui fait grincer des dents.

Dans les chancelleries européennes et nord-américaines, on s’indigne devant les atrocités commises par le régime Kadhafi contre son peuple, mais on passe sous silence le fait qu’un désir insatiable de décrocher de juteux contrats pour nos transnationales a légitimé le maintien au pouvoir de cet autocrate pendant une décennie. Quand un fleuron de l’économie canadienne affirme sans rire que la prison qu’elle construit en Libye «respectera les droits humains» alors que Kadhafi envoie ses mercenaires mater des civils, on nage en plein délire.

L’islamisme a remplacé le communisme comme grande phobie de l’Occident. Plusieurs commentateurs ont largement exposé les intérêts des Américains et des Européens dans la région. L’inacceptable était toléré et même encouragé (l’aide financière américaine de 2 G $ par année à l’Égypte) en échange d’un soi-disant rempart contre les fous d’Allah. Ben-Ali chassé de Tunis, Moubarak écarté du Caire, Kadhafi semble être le prochain dictateur à perdre le contrôle de son pays. Combien faudra-t-il d’hécatombes dans les rues de Tripoli, de Manama et d’Alger avant que les puissances, les États-Unis en tête, choisissent d’appuyer la transition démocratique dans les pays du tiers-monde plutôt que d’appliquer des politiques étrangères qui entraînent souvent des conséquences contraires aux effets recherchés? Toujours ce même silence dérangeant.

«Dans les moments difficiles, la démocratie devient un crime contre la sécurité nationale, écrit Eduardo Galeano plus loin, c’est-à-dire contre la sécurité des privilèges de l’oligarchie et des investissements étrangers.» De tous les pays du monde arabe secoués par les révoltes, le Bahreïn est le plus à surveiller. La dynastie sunnite des al-Khalifa, en selle depuis 1783 dans ce petit royaume du Golfe persique, fait face à un mouvement populaire d’une grande intensité depuis deux semaines. En plus d’abriter la Cinquième flotte américaine,  le Bahreïn est constitué majoritairement de chiites, tout comme l’Iran. L’administration Obama va-t-elle supporter la répression gouvernementale contre les manifestations au risque de se discréditer auprès des autres pays arabes en mutation? Va-t-elle encourager une transition démocratique au Bahreïn au risque de fragiliser le régime autoritaire saoudien et d’ouvrir la porte à l’ascension d’un parti chiite pro-iranien?

Souhaitons que ce silence vient du fait que les puissants réfléchissent en ce moment.

Mot d’au revoir

C’est avec un profond regret que j’annonce qu’il s’agissait ici du dernier article de la Revue des Amériques dans sa forme actuelle.  Pour les membres de l’équipe, le passage des études au marché du travail s’est accompagné de nouvelles obligations qui nous empêchent de développer le site à son plein potentiel. Nous avons bon espoir de revenir un jour.

L’équipe de rédaction espère que malgré ses modestes moyens, le site a été en mesure de vous informer sur des enjeux autant d’ordre local qu’international et qu’il a su vous partager son amour des mots, du voyage, de l’histoire et de la vérité.

À titre personnel, je tiens à remercier chaleureusement tous ceux et celles qui ont contribué de loin ou de près à la Revue des Amériques au cours des deux dernières années. Je salue en particulier les membres de l’équipe actuelle: Marie-Ève Cimon, Josyanne Brouillard, Quentin Béjannin et Philippe Boulanger. Merci à vous et bonne chance dans vos projets.

Finalement, je présente mes respects à tous nos lecteurs pour leur support et pour leurs commentaires toujours pertinents.

- David Riendeau

Publié dans Uncategorized | Laisser un Commentaire »

Nouvelles mythologies

Publié par David Riendeau le 19 février 2011

Le sémiologue et l'écrivain français Roland Barthes (1915-1980).

Avez-vous déjà pensé à ce que vous demanderiez à un génie sorti d’une lampe magique ? Je passe pour posséder bien des défauts, mais je suis un homme de précaution, car j’ai songé à ce que je choisirais si une Lire la suite »

Publié dans Éditorial | Laisser un Commentaire »

Pourquoi le monde n’intéresse personne

Publié par David Riendeau le 24 janvier 2011

Hein? Qu’est-ce qu’il dit là? Certain que je m’intéresse au monde! Voyez un peu la fusillade en Côte d’Ivoire, les inondations en Tunisie, les émeutes en Arizona et l’impasse électorale au Brésil. L’actualité internationale, sur le bout des doigts de pied que je la connais: les pirates somaliens sur la mer Morte, le tremblement de terre au Soudan du Sud… Lire la suite »

Publié dans Chronique | Laisser un Commentaire »

La complexité ou l’art de vivre seul

Publié par David Riendeau le 12 janvier 2011

Les amateurs de romans policiers lisent, tôt ou tard, Edgar Allan Poe, qui, en plus d’avoir écrit ses contes angoissants, a jeté les bases du polar, genre littéraire dans lequel un crime est résolu grâce à l’esprit logique d’un habile détective. Lire la suite »

Publié dans Chronique | Laisser un Commentaire »

 
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.